L'EXPRESS publié le 09/06/1994
Le réveil des emprunts russes
Par Lhaik Corinne
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Paris et Moscou envisagent le remboursement de ces titres, maudits depuis 1918. Aujourd'hui, ils font l'objet de nouvelles spéculations.
Il gère, notamment, l'une des plus grosses fortunes de France. Et que conseille-t-il à ses clients? Une discrète opération à Jersey? Une botte secrète au Luxembourg? Un coup sublime à Shanghai? Pas du tout: les emprunts russes! Ceux-là mêmes qui ont drainé des milliards de francs-or, puis des rivières de larmes. Pourtant, ce financier parisien n'est ni fou ni pervers: il suit la mode qui fait du plus beau scandale financier du siècle un placement très chic. Car ce feuilleton septuagénaire pourrait, devrait aboutir. Le conditionnel est de rigueur. Mais il n'interdit ni le rêve ni la spéculation.
Personne ne se passionne pour les assemblées générales de la Berd, cette banque qui s'occupe de reconstruire l'Est. Sauf quand Edmond Alphandéry, ministre français de l'Economie, y rencontre, le 19 avril dernier, le Premier ministre russe, Viktor Tchernomyrdine, qu'il lui rappelle «combien il serait opportun que le gouvernement russe s'intéresse de près et définitivement au problème des emprunts russes». Et que - selon nos informations - la Russie aurait promis: «Nous allons étudier la question et faire prochainement à la France des propositions concrètes.» De quoi regonfler le moral des petits porteurs et donner des idées aux gros.
Car, soyons clairs, en matière d'emprunts russes, deux mondes se côtoient. Il y a ces vieillards cacochymes et parfois touchants qui traînent leurs espérances déçues et leurs quatre titres dans les associations chargées - en principe - de défendre leurs intérêts. Ils vibrent au gré des rumeurs, persuadés d'être assis sur un tas d'or. Et puis il y a les technocrates de la finance, professionnels avisés et cossus, qui flairent la bonne affaire et achètent du «russkoff» comme d'autres jouent au Tac-o-Tac ou au Morpion. Depuis quelques mois, le clan des technos se renforce. Telle conseillère en investissement brille dans les dîners en ville en recommandant l'emprunt maudit aux convives. Tel directeur de banque en a acquis 25 000.
Même Gilberte Beaux, femme d'affaires qui sait gagner de l'argent, s'intéresse au sujet: elle préside une petite société, la Fipp, qui détient une créance de quelque 18 millions de dollars sur les Russes. Et milite pour que ceux-ci paient leurs dettes...Voilà soixante-seize ans que la petite épargne attend ce geste. En 1918, les soviets cessent d'honorer les engagements du tsar. Une illusion de trente ans s'effondre, celle de l'amitié franco-russe, qui, des entremets aux emprunts, aura tétanisé la France des rentiers et des crinolines. A la fin du siècle dernier, l'Europe vit sous la loi des alliances. L'Allemagne et la Russie s'éloignent. Saint-Pétersbourg et Paris se rapprochent. La première a besoin d'argent, la seconde d'amis. La slavophilie tourne à l'hystérie. Les épargnants se ruent aux guichets des banques - Crédit lyonnais en tête - pour faire acte de patriotisme et prêter à Alexandre III (on construira même un pont sur la Seine qui porte son nom), puis à Nicolas II, à la ville de Moscou ou aux chemins de fer de Semiretchensk, etc. En 1904, pourtant, la guerre russo-japonaise provoque une panique. Mais les banques, qui y trouvent leur intérêt, se font rassurantes. Et les épargnants «reprennent» pour 400 millions de bons du Trésor russe.
En 1914, 1 600 000 porteurs auront prêté 12 milliards de francs-or à un empire au bord du gouffre. Cela représenterait 250 milliards de nos francs actuels. La révolution d'Octobre brise le rêve et ouvre une attente qui se prolonge encore aujourd'hui. Elle sera rythmée de rumeurs et de rencontres, de négociations et de déceptions...Mais si l'espoir était coté en Bourse, il atteindrait de nos jours son plus haut historique. Il y a bien sûr les propos officiels d'Edmond Alphandéry. Mais aussi les propos privés: le 9 mai, l'un des conseillers techniques du ministre a reçu des représentants du Groupement des porteurs de titres russes (GPTR), l'une des trois associations (elles ne cessent de se bagarrer entre elles) qui défendent ce dossier. Jean-Marie Lattès, l'un des responsables du GPTR, est formel: «On nous a dit que le ministre avait reçu de la part des Russes un engagement politique de très haut niveau.» Et il ajoute: «Les membres de son cabinet travaillent quatorze heures par jour. Ils ne perdraient pas de temps à nous recevoir si les choses n'étaient pas sérieuses. Avant, nous les voyions deux fois par an; maintenant, nos rencontres sont devenues trimestrielles.» Les grandes choses se détectent parfois à de petits signes!
Voilà pourquoi le russkoff vaut 50 F aux puces! Contre 7 F en 1988, 13 l'an dernier, 20 il y a deux mois. Certains de ces emprunts sont toujours cotés à la Bourse de Paris. Mais pour des montants qui ne reflètent pas le rapport entre l'offre et la demande: la plupart des titres valent à peine 2, 3 ou 5 F. «Car les transactions sont rarissimes, très peu importantes et frappées de frais lourds au regard du prix unitaire», explique Lucien Lévy, vieux renard de la Bourse - comme il aime à se définir - et passionné d'emprunts russes. Le vrai marché se déroule ailleurs. Chez les brocanteurs, sur les quais de la Seine, dans les ventes aux enchères (l'administration des Domaines en cède régulièrement), aux puces de Vanves ou de Saint-Ouen; on en trouve, par exemple, au marché Dauphine à 70 F pièce (prix pour touristes), négociables si l'on achète en quantité.
Les collectionneurs, pourtant, sont prêts à mettre bien davantage pour décrocher un titre russe. Eux ne sont pas avides des propos d'Alphandéry. Ils recherchent plutôt la beauté et la rareté. Comme tous les scripophiles. Explications de Guy Ciffré, dont la galerie Numistoria attire traditionnellement ces amateurs d'art et, depuis peu, les spéculateurs. «Les premiers recherchent par exemple les emprunts émis par les villes, car les tirages sont très faibles [comptez 1 000 F un ? ville de Dvinsk ?], ou encore les grosses coupures de 10 000 roubles.» L'emprunt 1822 - le plus ancien «russe», semble-t-il - est très couru (de 500 à 2 000 F), car doté de la signature du banquier Nathan de Rothschild. Et certains titres peuvent atteindre 5 000 F.
Les priorités du spéculateur sont autres. «Evidemment, les emprunts indexés sur l'or sont les favoris, car on pense qu'ils seront mieux remboursés; viennent ensuite ceux qui sont garantis par l'Etat russe et ceux dits ''d'utilité publique'', comme les emprunts des villes: ni indexés ni garantis», explique Lucien Lévy. Rien ne permet d'affirmer que cette gradation sera respectée au moment d'une - éventuelle - indemnisation. Mais les petits porteurs en sont persuadés: dans une note adressée au cabinet d'Alphandéry, le GPTR fait des propositions précises et suggère notamment que les emprunts portant une référence à l'or bénéficient d'une prime de 10 à 20%. Pourquoi? La fascination du métal jaune, probablement! Et ce n'est qu'un exemple des nombreux problèmes techniques du remboursement. Ainsi, il faudra compter les porteurs, petits et gros.
Le député RPR Eric Raoult, sensibilisé au sujet par les déboires de ses arrière-grands-parents et les questions de ses électeurs, propose la création d'une agence nationale pour le recensement et l'indemnisation des porteurs d'emprunts russes. Ils seraient 400 000 à ce jour, mais c'est une pure hypothèse. Quant aux spéculateurs de la dernière heure, seront-ils pris en compte? Certains ont déposé leurs titres chez leur banquier pour justifier une durée de détention. Et que fera-t-on de ces épargnants dont les titres ont été confisqués pendant la guerre par les Allemands moyennant un reçu? Ira-t-on demander réparation à ces génies de l'organisation? Et comment trancher l' «affaire des coupons»? Ceux-ci donnent droit au versement d'un revenu annuel (comme pour tout emprunt). Exigera-t-on leur présence depuis... 1918 (date de cessation du paiement) pour accorder le remboursement?
Enfin, question de loin la plus cruciale: combien vaudra chaque titre? Les plus raisonnables tablent sur une somme voisine de 500 F: c'est en moyenne ce qu'ont obtenu les Britanniques en juillet 1986, l'accord ayant été facilité par l'existence d'un stock d'or russe détenu par Londres. Les plus fous espèrent récupérer la valeur financière actualisée du titre avec ses coupons: 135 000 F environ.
L'avocat Jacques Vergès, toujours provocateur, est allé plus loin: il a tenté d'impliquer la responsabilité de l'Etat français - au nom du GPTR. Il a perdu son procès, mais «il nous a coûté 120 000 F d'honoraires», souligne Jean-Marie Lattès. Avec 500 F seulement, beaucoup se constitueraient un joli magot. Exemples: pour 600 titres achetés 20 F, le gain est de 288 000 F; pour 6 000 titres, il est de 2,8 millions.
Mais qui va payer, et comment? Les Russes ont accepté de parler du sujet. C'est bien. Encore faut-il trouver le financement. Plusieurs solutions sont étudiées: le paiement sous forme d'actions de sociétés russes privatisables ou de marchandises (méthode utilisée par les Polonais, qui ont livré du charbon). Mais une opération triangulaire est plus probable: la France financerait des investissements en Russie et celle-ci indemniserait les porteurs de titres. Il faudra beaucoup d'habileté technique et politique à Alphandéry pour que ce mécanisme ne ressemble pas à l'octroi d'un nouveau prêt pour remplacer l'ancien. Ce qui reviendrait à faire justice aux épargnants sur le dos des contribuables.
UNE SI LONGUE HISTOIRE 1888.
Paris autorise Moscou à émettre quatre emprunts de 500 millions de francs-or.
1891. L'Alliance franco-russe contre la Triple-Alliance assure le succès des emprunts, qui se multiplient.
1914. En vingt-cinq ans, Moscou a placé en Occident plus de 5 000 emprunts. Surtout en France, qui, à la veille de la guerre, est devenue le premier créancier de la Russie: 1,6 million de rentiers ont investi plus de 12 milliards de francs-or, soit 250 milliards de nos francs.
1917. Le 25 octobre, les bolcheviks triomphent à Moscou; le 7 novembre, les derniers coupons sont payés en France. Deux mois plus tard, Lénine décide de ne plus reconnaître les dettes de l'ancien régime.
1921. Lénine propose aux Occidentaux de coopérer à la reconstruction de l'économie soviétique contre le paiement des emprunts.
1922. Une première conférence se tient à Gênes. Echec.
1927. Les Soviétiques proposent de régler le quart de la dette française en échange de l'ouverture d'un crédit commercial. Refus de Poincaré.
1988. Accord anglo-soviétique sur l'indemnisation partielle des porteurs anglais (les années suivantes, Suisses et Canadiens obtiendront aussi gain de cause).
1989. Gorbatchev reconnaît la créance de la Russie sur la France. L'année suivante, à Rambouillet, lui et Mitterrand s'engagent à régler leurs contentieux financiers.
1992. Boris Eltsine renouvelle cet engagement.
1994. Le 19 avril, à Saint-Pétersbourg, Edmond Alphandéry réitère devant le Premier ministre russe la demande française du règlement des emprunts..
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Quand l'ours a faim , il descend de sa montagne